La vengeance a beau être un plat qui se mange froid, l'affaire est très chaude. Itziar González, qui a déjà collaboré avec succès avec des joueurs comme Carvajal ou Rodrygo, a donné à Marca une longue entrevue dans laquelle elle a décrit son expérience au Real Madrid.

L'accusation qu'elle porte est très lourde : le service médical a miné son travail, n'appréciant pas ses visions sur les sujets dont ils devaient travailler ensemble. Outre le harcèlement qu'elle évoque durant l'article, le service médical, en rang d'oignons avec d'autres membres du club, a tout réalisé pour obtenir son licenciement. Les cuisines n'ont pas servi la nourriture prévue, le chef a volontairement ignoré ses recommandations et les médecins ont affirmé que les compléments alimentaires n'avaient aucun intérêt dans la performance.

Mieux encore au sujet du service médical, Mbappé, blessé au genou gauche durant l'hiver 2025 - 2026 a été ausculté du genou droit par le service médical. De ce que Itziar González en rapporte, le service médical se base principalement sur la version gratuite de ChatGPT pour encadrer et accompagner ses joueurs. Comment alors s'étonner de ces bévues ?

Le Real Madrid, tête de gondole d'un modèle éculé



Que le Real Madrid, l'un des plus grand club du monde possède un tel encadrement médical prête à sourire mais c'est du réchauffé. Vous souvenez-vous des séances de musculation de Lionel Messi au PSG ? Saviez-vous que les Madrilènes mangeaient encore des viennoiseries le matin selon Itziar González ? Avez-vous observé la posture de course de la plupart des joueurs professionels ? Combien de fois le football professionnel dans ce qu'il est de plus précieux, le jeu, le plaisir et la performance, ressemble à la préhistoire sportive ?

Cet état actuel des choses est le résultat de deux systèmes, en surface opposés, qui se sont suivis temporellement et qui se chevauchent encore aujourd'hui : la toute puissance de l'entraîneur, indéboulonnable, remplacée progressivement à haut niveau depuis une quinzaine d'années par un fordisme excessif qui dilue la responsabilité.

L'usage supposé de l'intelligence artificielle par l'encadrement du Real Madrid est un exemple de cette dérésponsabilisation, dilution des responsabilités, amenée par le fordisme.

Le fordisme footballistique


L'émergence du fordisme au début du siècle passé en Amérique a révolutionné la production en introduisant le fonctionnement en ligne de montage dans les usines Ford . Le travail a été divisé en petites tâches, de plus en plus petites, afin d'aller de plus en plus vite dans le processus et de limiter le besoin en compétences. Ce fordisme a permis de faciliter l'entrée de la population sur le marché du travail en abattant les conditions d'entrées. Cela a accéléré l'industrialisation.

Aujourd'hui, en éclatant le personnel technique des clubs de football entre des dizaines de pôles et de services, ces mêmes clubs diluent la responsabilité à la manière du New Public Management ou du fordisme . Qui gère quoi ? Telle est la question.

En découle le fait logique que l'entraîneur soit le fusible le plus évident vu son historique et sa présence centrale. L'entraîneur est le membre publique et identifiable d'un club par excellence. Le reste de l'architecture du club est beaucoup plus floue, que cela soit pour les amateurs occasionnels de football ou les personnes les plus éclairées sur le sujet.

Par cette organisation éclatée et opaque, les clubs divisent le travail en tâches de plus en plus petites. Il en va pareil des administrations qu'elles soient publiques ou privées, il est plus facile de décapiter une tête de service ou de direction qui retrouvera une place ailleurs, par qualité réelle ou par d'autres moyens, que de nettoyer de fond en comble un fonctionnement problématique.

Les propriétaires d'usines, comme certains propriétaires de clubs, font appel à des employés aux salaires de plus en plus bas, du fait de leur polyvalence limitée, et enregistrent des profits accrus. De plus, cet éclatement des fonctions permet de limiter la cohérence et l'esprit d'équipe qui peuvent permettre de contester le status quo.

D'un point de vue industriel, ces inégalités progressives de salaire et de fonction ont baissé la demande économique populaire et causé partiellement la Grande Dépression, par le biais d'une offre qui n'avait plus de débouchés faute de moyens des acheteurs. En effet, l'ouvrier ne peut pas s'offrir la voiture Ford qu'il fabrique.


Comment le football s'est-il retrouvé dans cette situation ?


L'argumentation pourrait se limiter au fait que le football n'est qu'un miroir de la société puisqu'il est très bien intégré à celle-ci mais nous allons creuser plus pour le besoin de cet article. Le premier point est sémantique. Avant, les termes « entraîneur » et « encadrant » étaient centraux. Ces derniers devaient entraîner le mouvement au sens littéral, accompagner et aider.



Entraîner est, comme pour les métiers du médical ou les clercs dans diverses religions, une vocation. L'entraîneur est polyvalent, il s'inscrit sur le temps long. Le tournant des années 2000 a très bien incarné ce modèle : Arsène Wenger (Arsenal, 1996 - 2018), Thomas Schaaf (Werder Bremen équipes B et A, 1988 - 2013), Alex Ferguson (Manchester United, 1986 - 2013), Jupp Heynckes (Borussia M'Gladbach, 1979 - 1987 + 2006 - 2007)...

Le préparateur, lui, prépare. Logique implacable. Préparateur physique, nutritionnel, mental... Le préparateur intervient sur un domaine très précis, délimité souvent de manière pointue, mais sans action d'ensemble. Le problème est souvent que chacun de ces préparateurs est certain d'atteindre la performance avec sa propre conception de l'univers prise isolée.

Ensuite, nous avons le coach, un anglicisme sans racine dans la langue française. Souvent diplômés, mais pas toujours. Souvent spécialisés ou avec une vision en tunnel, mais pas toujours. Quasiment toujours ancrés dans les objectifs et les résultats. Pas dans l'humain. Pourtant, certaines périodes de vie et de la saison sportive demandent autre chose que des objectifs et des résultats.

Elles demandent du cadre, de l'écoute, de la progressivité et une vraie vision globale. Ce cadre, seul l'entraîneur, véritable pilote d'un projet sportif, peut l'incarner. Bien sûr, il peut et doit se faire accompagner par des spécialistes, ne serait-ce que pour pouvoir assumer la charge de travail sans l'user, mais, pour en revenir à une métaphore industrielle, si le préparateur serre le boulon, c'est bien l'entraîneur qui fait la voiture.

L'hyper-inflation des tâches à effectuer nous fait oublier l'essentiel. Ce modèle d'hyper-spécialisation, nous l'avons aussi constaté chez les joueurs avant même de le constater dans les rangs des employés des clubs.

Tandis que le joueur de fin de siècle et du début de siècle était souvent installé à un poste avec succès, le joueur des années 2010 a fait de son rôle un genre nouveau avec un dépassement de fonction permanent (par exemple, Manuel Neuer) ou est tout simplement capable de maîtriser plusieurs postes et rôles. Par exemple, Zidane n'a joué qu'à 4 postes (dont 2 pour un total de 4 matchs) tandis que Messi a joué à 5 postes avec 3 postes au dessus de 100 matchs et le poste le moins joué a été occupé à 11 reprises.

C'est aujourd'hui nécessaire d'être polyvalent, ces exemples ne sont que des exemples pris isolés, mais qui dit que cela sera autant nécessaire demain ?

Pour autant, ce fonctionnement évolutif est bien plus normal sur un terrain qu'en dehors puisque la tactique est en permanente évolution et n'implique pas automatiquement des ramifications économiques, organisationnelles, philosophiques ou humaines qui seraient problématiques.

Pourquoi le modèle fatigue ?


La réponse à cette question, nous pouvons la trouver dans les éléments précédents à condition de les mettre bout à bout. La logique fordiste appliquée au football provoque la paralysie de ce sport.

Des employés aux salaires bas et souffrant d'un manque de coordination causé par l'éclatement des fonctions ne peuvent pas transformer en profondeur lees dynamiques d'un club. Aujourd'hui, lorsqu'un club est dit plus grand que ses membres, ce n'est pas par son poids historique mais par son poids administratif. L'administration devient une entité isolée du club comme elle devient une entité isolée d'un état.

L'entraîneur, figure historique de l'anti-fordisme, est lui-même happé par cet effet. Arsène Wenger en est un exemple. Après plus de deux décennies à la tête d'Arsenal, il est devenu directeur du développement du football mondial à la FIFA et est à l'origine de plusieurs tentatives de réformes dont une sur la loi du hors-jeu qui est très critiqué dans les milieux de supporters.

Le remplacement constant de nombreux entraîneurs ou leur adaptation au système fordiste empêchent aussi les grands changements en interne. En bref, une bonne partie des clubs n'ont aucun espoir de changement tant que le même président ou directeur est à sa tête. L'exemple est criant en France avec plusieurs clubs de Ligue 1 et Ligue 2 qui sont bloqués, forcés de répéter les mêmes schémas depuis des années.

De son côté, l'amateur de football, non content de voir son club végéter subit également un écœurement avec l'explosion du nombre de matchs et de compétitions. Sur ce point, tout n'est pas à jeter. Beaucoup se réjouissent du vent de fraîcheur de la Ligue Conférence ou du nouveau format de la Ligue des Champions.

Derrière, cela signifie un nombre de matchs qui rend indigeste le suivi, des abonnements télévisuels tellement nombreux que cela pousse au piratage ou à des compétitions très discutées et discutables comme la Ligue des Nations. En bref, tous les échelons du football traversent une crise qui s'accélère de plus en plus, année après année.

Quel modèle pour l'avenir ?


Créer un modèle idéal aménerait à faire chou blanc en restant dans l'idéalisme. Dans le cadre de cet article, nous sommes plutôt partis sur le chemin inverse : du constat actuel vers les solutions à partir de ce constat.

Le système doit se repenser. Le modèle français du diplôme obligatoire pour les entraîneurs ou les préparateurs physiques, modèle que certains veulent exporter à l'agent de joueur, au scout ou à l'analyste vidéo, ne garantit absolument aucune expérience. Il ne garantit aucune efficacité dans le réel car la théorie ne répond que rarement aux singularités de la performance.

Le football professionnel ne manque certainement pas de diplômés convaincus de leur bien-fondé par ce simple diplôme et de nomenklatura qui ne bouge pas, ayant tout vu et tout fait. Il manque de personnes polyvalentes et de pilotes capables de voir l'ensemble d'un projet.

L'avenir de la performance au football appartient à ceux qui deviendront de plus en plus polyvalents sur le terrain. Pas à ceux qui cumuleront les diplômes en pensant qu'ici est la vérité ou à ceux jalousant fièrement leur place en voyant ces multi-diplômés.